Alors que l’intelligence artificielle générative permet de fabriquer des faux justificatifs en quelques secondes, elle représente la meilleure ligne de défense pour les entreprises. Entre menace immédiate et solutions d’avenir, comment les entreprises peuvent-elles se prémunir contre les fausses notes de frais ? Eléments de réponse avec Kahina Belmiloud, Directrice Marketing Produit chez SAP Concur, et Jean-Christophe Taunay-Bucalo, Président et COO de Perk (ex-Travelperk)
C’était une fraude artisanale, relevant parfois de l’amateurisme : un coup de Photoshop maladroit sur une date, un montant modifié au stylo, ou un duplicata de ticket de taxi ramassé par terre. Cette époque est révolue. Aujourd’hui, la fraude aux notes de frais est entrée dans l’ère industrielle grâce à l’IA générative et selon un rapport publié par SAP Concur, 75% des voyageurs d’affaires estiment qu’il est probable que l’IA soit déjà utilisée pour produire de fausses dépenses, un chiffre qui grimpe à 82% aux États-Unis. Et pour cause, la barrière technique semble avoir sauté…
« La fraude aux notes de frais existait déjà, on avait des outils comme Photoshop pour créer des faux, mais cela demandait du temps », explique Kahina Belmiloud, Directrice Marketing Produit chez SAP Concur. Elle ajoute : « Aujourd’hui, avec l’IA générative, c’est beaucoup plus simple. En quelques secondes, on a une fausse facture. » Une analyse partagée par Jean-Christophe Taunay-Bucalo, Président et COO de Perk : « En faisant deux ou trois prompts, vous pouvez créer un reçu pour une dépense qui n’a jamais eu lieu et qui a l’air très ‘carré’. Avant, il y avait une barrière à l’entrée. Maintenant, le process est très simple. »
L’impact pour les entreprises est loin d’être anecdotique. L’Association of Certified Fraud Examiners (ACFE) estime que la fraude interne pourrait grignoter jusqu’à 5% du chiffre d’affaires des organisations. Au-delà de la perte financière, ces fraudes représentent un risque légal et d’image majeur, pouvant mener, comme le rappelle Kahina Belmiloud, « au licenciement pour faute grave avec perte immédiate du poste » pour le fraudeur.
L’œil humain dépassé
Face à ces faux parfaits, le contrôle manuel traditionnel ne suffit plus. Le rapport de SAP Concur met en lumière une statistique inquiétante : 56 % des voyageurs estiment qu’il est plus facile de duper l’équipe humaine d’approbation qu’une plateforme optimisée par l’IA. « L’humain ne va pas pouvoir détecter si c’est une vraie facture ou si elle a été générée par une IA, car elles sont aujourd’hui très bien faites et indétectables à l’œil nu », confirme la directrice marketing produit de SAP Concur. Jean-Christophe Taunay-Bucalo abonde dans ce sens : « Les humains sont très mauvais pour identifier les faux, là où l’IA est bien plus forte. »
L’IA contre l’IA : la riposte technologique
Si l’IA a créé le poison, elle en fournit aussi l’antidote. D’après le rapport, 55% des directeurs financiers s’attendent à ce que l’IA détecte davantage d’erreurs et de fraudes que les méthodes traditionnelles. Comment ? En allant chercher ce que l’œil ne voit pas. « L’IA va pouvoir analyser la facture dans son ensemble, notamment les métadonnées. Elle repère les incohérences sur le format, le logo, ou détecte des anomalies liées au fournisseur »,détaille Kahina Belmiloud.
Chez Perk, on mise aussi sur ces micro-signaux : « La façon dont les faux sont faits laisse des petites fautes ou des codes perceptibles que les outils ont la possibilité de détecter. » Une course à l’armement technologique qui oblige les éditeurs à s’adapter en permanence. « Ça nous a obligés à revoir notre stratégie. On a dû dédier une partie de nos ressources IA spécifiquement à la fraude », confie Jean-Christophe Taunay-Bucalo.
La « muraille ultime » : le paiement intégré
Toutefois, la technologie de détection ne peut pas être l’unique rempart. Pour les deux experts, la solution la plus radicale réside dans la fin du processus déclaratif au profit de la connexion directe avec les moyens de paiement. « Le ‘must’, est la connexion avec le mode de paiement », assure Jean-Christophe Taunay-Bucalo. « Fondamentalement, pour éviter la fraude, il faut relier la note de frais et le reçu directement depuis la carte qui a émis la dépense. Là, on ne peut pas passer au travers », assure-t-il. Même discours chez SAP Concur, qui note une « recrudescence des fraudes » quand les employés avancent les frais, et pousse vers l’adoption de cartes virtuelles ou cartes affaires : « Quand ils paient eux-mêmes, les notifications remontent directement et les paiements sont tracés. »
La machine au service de l’humain, ou l’inverse ?
Dans ce jeu du chat et de la souris, l’avenir se dessine autour d’une défense en profondeur. Si l’humain est dépassé pour repérer un faux pixel, il reste supérieur pour juger de la pertinence et du contexte d’une dépense, là où l’IA manque de vue d’ensemble. « L’IA n’a pas le contexte général », rappelle le Président de Perk. « Mettez en place des systèmes d’approbation et jetez un coup d’œil pour vérifier le contexte », déclare-t-il. Selon lui, la sécurité repose sur la superposition de murailles alternant couches technologiques et compétences humaines : l’IA pour la détection technique, l’intégration bancaire pour la certification, et l’humain pour le jugement contextuel. À plus long terme, la généralisation de la facturation électronique pourrait assainir structurellement le marché. Pour rappel, cette nouvelle réglementation entrera en vigueur dès le 1er septembre 2026 et concernera toutes les entreprises françaises assujetties à la TVA. D’ici là, l’adoption d’outils capables de détecter les fraudes devient indispensable pour contrer les dérives de l’IA au sein des organisations.
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Pour les éditeurs et fournisseurs, cette course effrénée à l’innovation révèle de forts enjeux de compétitivité et s’apprête, selon Jean-Christophe Taunay-Bucalo, à accélérer la consolidation du secteur. «L’adoption de ces outils, en complément de la prévention, va devenir la norme. Si cette transformation concerne aujourd’hui principalement les directions financières, les départements Achats ne tarderont pas à suivre. Ce risque créé par la tech existe réellement et ne pourra être endigué que par la tech elle-même », conclut Jean-Christophe Taunay-Bucalo.
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