Canada : en Alberta, le tourisme autochtone pour favoriser la réconciliation​Florian De Paola

Depuis quelques années, le développement du tourisme autochtone est devenu une priorité en Alberta. Cette province de l’ouest du Canada où vit une cinquantaine de communautés autochtones issues de trois groupes (Premières Nations, Métis, Inuits) nourrit même l’objectif de s’imposer comme la première destination mondiale du « tourisme autochtone authentique ». Avec 566 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2023 pour 6 600 emplois, l’intérêt économique est évident.

La dynamique est aussi tirée par une demande internationale en forte hausse. Selon Travel Alberta, deux voyageurs français sur trois souhaitent vivre une expérience autochtone lors d’un séjour au Canada. Un signal fort, qui oriente la stratégie de l’office de tourisme vers des produits dits « prêts à l’export » (expériences immersives, rencontres avec des artisans et des aînés…). Depuis 2021, Travel Alberta a ainsi investi 13,6 millions de dollars dans Indigenous Tourism Alberta (ITA), et quatre-vingts projets à travers la province.

Un vecteur de réconciliation

« Nous prenons l’impact du tourisme autochtone très au sérieux. Et nous mettons notre argent là où sont nos convictions », résume Terry Goertzen, responsable des relations autochtones chez Travel Alberta, lui-même d’origine Métis, au cours d’une table-ronde organisée lors de la 20e édition de Net Managers Collection Été à Calgary. Parce que la question ne se limite pas à l’activité économique. Les autorités canadiennes y voient aussi un vecteur de réconciliation nationale.

Car il n’est pas possible d’aborder ces questions sans évoquer les ravages provoqués par les pensionnats religieux au Canada. Ces établissements, créés à la fin du XIXe siècle par le gouvernement canadien en collaboration avec des organisations religieuses notamment catholiques, ont arraché des générations d’enfants autochtones à leurs familles et à leurs communautés. Avec un seul objectif : effacer leur culture, leur langue et leurs cérémonies. Les « blanchir » pour éliminer toute trace d’identité autochtone. La dernière école du genre a fermé en 1992… Et, si le travail de conscience a été long, ces pensionnats font désormais honte à la mémoire collective du Canada.

« Quand je travaillais avec le gouvernement fédéral, j’ai fait un tour de table pour savoir combien de mes collègues autochtones étaient enfants de survivants des pensionnats : quatre-vingt-dix pour cent d’entre eux l’étaient », assure Terry Goertzen. Ce traumatisme multigénérationnel traverse les parcours de tous les intervenants.

Travailler dans le tourisme pour « se reconnecter » à la culture autochtone

Tamara Littlelight, directrice des opérations de l’ITA, d’origine Saulteaux, Crie et Métis, incarne à elle seule la complexité des trajectoires autochtones contemporaines. Elle s’est récemment installée dans la nation Siksika, après avoir épousé un de ses membres. Arrachée de sa communauté pour intégrer l’un de ces pensionnats, elle a grandi éloignée de sa culture… et la redécouvre désormais en œuvrant au développement de ce tourisme identitaire. « Le tourisme crée la curiosité et un espace sécurisant pour les voyageurs. Mais c’est aussi pour moi l’occasion de me reconnecter à ma culture ».

Cassie Antman, cofondatrice de Destination Blackfoot, une structure regroupant les entreprises de la Confédération Blackfoot (quatre nations réparties entre l’Alberta et le Montana, aux États-Unis), apprend aujourd’hui simultanément le blackfoot, sa langue natale, et le français, celle de son compagnon québécois. « Notre langue n’était pas enseignée à la maison parce qu’elle avait été effacée. Mes grands-parents ne nous l’ont pas transmise. » C’est dans ce contexte que le tourisme autochtone prend une dimension qui dépasse largement la simple question économique.

Pour ses acteurs, il est aussi — et peut-être surtout — un outil de réappropriation culturelle et de reconstruction identitaire. « Si vous venez au Canada, vous n’aurez pas le droit à l’histoire originelle, la vraie… à moins qu’elle ne soit portée par des autochtones ou narrée par des conteurs autochtones », poursuit Tamara Littlelight. Ce positionnement donne au tourisme autochtone albertain une légitimité qui dépasse le folklore parfois attendu par les visiteurs étrangers.

« Aucune question n’est stupide »

Une tentation aux clichés que veut contrer l’ITA. « Il faut éduquer. Quand vous atterrissez à Edmonton ou Calgary, faites vos devoirs : sur quel territoire traditionnel suis-je ? Qui sont ces gens ? Quelle est leur histoire ? », prévient Tamara Littlelight. « Aucune question n’est stupide. Nous préférons que vous posiez la question, que nous y répondions, et que vous repartiez avec une perspective différente », résume Melrene Eagle Speaker, créatrice de mode blackfoot qui sillonne les fashions week du monde entier pour promouvoir l’artisanat de sa communauté.

L’Alberta abrite d’ailleurs une richesse culturelle unique à l’échelle d’une seule province canadienne. Blackfoot, Cri, Métis, Stoney, Saulteaux… « Il y a tellement de langues, de tribus, de bandes, de cultures et de protocoles différents ici. Où que vous alliez en Alberta, vous allez apprendre une culture différente, entendre une langue différente », poursuit Melrene Eagle Speaker.

Reprendre le contrôle du récit historique

Une diversité qui se retrouve dans l’offre touristique : Blackfoot Crossing, site historique majeur, Métis Crossing, destination culturelle, ou encore Destination Blackfoot… dans ces lieux destinés à accueillir le monde entier, les peuples autochtones reprennent le contrôle du récit de leurs propres histoires. Celles que l’Histoire, par ceux qui l’écrivent, a longtemps omis.

« Ça me parait tellement improbable, aujourd’hui, d’être ici, à promouvoir le tourisme autochtone », conclut, émue, Tamara Littlelight. Environ 300 000 personnes autochtones vivent aujourd’hui en Alberta, soit environ 8% de la population de la province.

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