
Hantavirus et Ebola sont deux menaces sanitaires qui font l’actualité. Pouvez-vous faire un point sur la situation ?
Philippe Guibert : L’Hantavirus appartient à une famille de virus dont certains ont pour origine le milieu sauvage animal – en l’occurrence les rongeurs – et qui, dans des circonstances très particulières, peuvent se transmettre à l’homme lorsque les conditions d’une chaîne de contamination sont réunies. Il existe deux grandes familles d’Hantavirus, responsables de troubles pulmonaires et rénaux, qui entraînent chaque année des centaines de cas répertoriés et traités à l’échelle mondiale. Dans le cas qui nous intéresse, on s’est retrouvé confronté à un Hantavirus présentant une capacité de transmission interhumaine relativement élevée, responsable d’un foyer de contamination à bord d’un navire de croisière, le Columbus, qui, depuis l’Argentine, a remonté l’océan Atlantique et déposé ses passagers malades successivement à Tristan da Cunha (Atlantique Sud), au Cap, à Johannesburg, puis aux îles Canaries.
De quelle létalité parle-t-on ?
Elle est relativement élevée, de l’ordre de 30 %. C’est un virus pour lequel il n’existe que des traitements symptomatiques et aucun vaccin. Ce n’est malheureusement pas une exception : de nombreux virus transmis de l’animal à l’homme restent sans réponse vaccinale et sont contenus par les moyens disponibles dans les pays concernés.
Le processus de dissémination que vous décrivez était-il un scénario connu des autorités sanitaires ?
Absolument. C’est un cas de figure parfaitement documenté par les CDC(Centers for Disease Control and Prevention), l’Organisation mondiale de la santé, et l’ensemble de la communauté scientifique : un agent infectieux peu connu, un foyer d’amplification – ici une croisière – et des voyageurs qui, en rentrant chez eux, disséminent le virus dans leurs pays respectifs. Nous en avons tiré une leçon majeure lors du SARS en 2003, lorsqu’un coronavirus amplifié dans un hôtel de Hong Kong s’est propagé au Canada, à Singapour et dans plusieurs autres pays, transporté par des voyageurs de retour.
C’est précisément cette expérience qui a permis de gérer l’épisode Hantavirus avec efficacité. Les États, sous la coordination de l’OMS, savaient exactement quoi faire : définir la période d’incubation, identifier les cas contacts, organiser les quarantaines. Il y a eu des divergences marginales – quarantaine à domicile dans certains pays, en établissement de santé dans d’autres – mais le résultat a été identique. On a dénombré quinze cas au total. Les trois premiers décès – la personne index, son épouse et un membre de l’équipage, sont survenus avant toute prise en charge.
Depuis, tous les cas ont été traités dans des structures spécialisées. Le directeur général de l’OMS s’est lui-même rendu sur place pour déstigmatiser les passagers, remercier la communauté des Canaries d’avoir accepté de faire étape, et affirmer publiquement que la situation était maîtrisée. Sans l’héritage du SARS de 2003, l’épisode Hantavirus n’aurait pas été géré de la même manière.
Dès lors, la vraie lecture de cette situation n’est-elle pas davantage celle d’une crise d’origine médiatique que d’une crise sanitaire ?
Entièrement. Il y a eu une surenchère autour des conséquences potentielles de cette épidémie, alimentée par la confusion avec la Covid. La Covid reste dans tous les esprits, mais dès les premiers jours, on pouvait affirmer sans ambiguïté que l’Hantavirus n’avait rien à voir avec le coronavirus en termes de transmission. Ce n’est pas une maladie aéroportée. On ne se contamine pas en croisant quelqu’un dans un ascenseur. Elle nécessite des contacts étroits, prolongés et répétés pour se propager. L’environnement clos du navire a favorisé la transmission, certes, mais en population générale, ce virus ne circule pas.
Ce message était clair quelques jours après l’identification des premiers cas et a été relayé par l’OMS et toutes les agences de santé. Il n’en demeure pas moins que les médias ont agité le drapeau rouge : pandémie imminente, retour de la Covid, passagers rapatriés dans une dizaine de pays… Des signaux d’alarme totalement disproportionnés par rapport à la réalité épidémiologique. Nous n’avions ni diagnostic rapide ni vaccin, certes. Mais nous connaissions parfaitement les paramètres de transmission du virus, et la situation était sous contrôle.
Passons à Ebola. Pourquoi est-il si différent du Hantavirus ?
Parce que cette épidémie n’est pas contrôlée. Ebola était longtemps surnommé le “feu de paille” : il surgissait dans un village africain, l’emportait en quelques jours avant que quiconque n’ait eu le temps de partir, et ne se propageait pas au-delà. Ce paradigme a commencé à être mis en défaut en 2014, lors des épidémies en Guinée et en Sierra Leone, où la mobilité des populations a conduit à la contamination de trois pays simultanément. Nous sommes aujourd’hui dans une situation comparable.
Pour rendre la chose concrète : la contagiosité d’Ebola est-elle comparable à celle de la Covid ?
Elle est très différente, et, dans des conditions particulières, bien plus redoutable. La Covid se transmettait par voie aéroportée – il suffisait de partager un espace clos – et les personnes étaient contagieuses avant même de présenter des symptômes, ce qui rendait la surveillance extrêmement difficile. Avec Ebola, la contagiosité est maximale lorsque la personne est très malade : la transmission se fait par contact direct avec les liquides biologiques – sueur, urines, selles. Elle est favorisée par des soins prodigués à mains nues, le partage d’objets au sein d’une famille, ou encore les cérémonies funéraires dans lesquelles il est d’usage de laver et de toucher le corps du défunt, pratiques à très haut risque, qui font d’un cadavre lui-même un vecteur de contamination. Dans ces conditions, Ebola est extrêmement contagieux.
Où se trouve actuellement le foyer épidémique ?
Dans les provinces orientales de la République démocratique du Congo : principalement l’Ituri, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. La province de l’Ituri concentre aujourd’hui 90 % des cas. On dénombre près de 1.700 cas recensés et environ 600 décès. Les courbes de croissance, comparées aux précédentes épidémies en RDC, indiquent une phase ascendante très marquée. L’épidémie est encore en expansion.
Ces 1.700 cas sont-ils hospitalisés ou dispersés dans la nature ?
Ce sont des personnes identifiées dans des établissements de santé – c’est d’ailleurs pour cela qu’elles sont répertoriées. Par ailleurs, environ 14.000 à 15.000 personnes sont actuellement sous surveillance, parce qu’elles ont été en contact avec des cas confirmés. Au moment où elles présentent des signes cliniques, elles basculent dans la catégorie des cas.
Le virus est-il cantonné à la RDC ?
Non. Des cas ont été détectés en Ouganda, notamment à Kampala. Depuis le début de l’épidémie, on y recense une vingtaine de cas : une quinzaine sont importés, cinq résultent d’une transmission locale. La différence fondamentale avec la RDC, c’est qu’en Ouganda, l’expérience des crises précédentes a permis de mettre en place des protocoles, des formations, des équipements et des structures dédiées. Résultat : aucun soignant contaminé, aucune transmission dans les familles. La situation est sous contrôle.
Ce n’est malheureusement pas le cas dans les provinces orientales de la RDC, qui cumulent une crise sanitaire et une crise sécuritaire majeure : des groupes rebelles sévissent dans la région, près d’un million de personnes sont déplacées, dont l’immense majorité vit dans une soixantaine de camps. Dans des conditions d’hygiène dégradées, de promiscuité extrême, de manque d’accès aux soins et d’insécurité permanente, les conditions de propagation d’Ebola sont optimales. Le personnel de santé ne peut pas toujours se rendre sur place : c’est trop dangereux. On réunit vraiment les pires conditions imaginables pour contenir une épidémie.
Existe-t-il un vaccin contre Ebola ?
Des vaccins ont été développés contre les souches précédentes – notamment la souche Zaïre, avec une stratégie de vaccination en anneau permettant de circonscrire un foyer et d’immuniser les personnes exposées avant qu’elles ne contractent le virus. Ces stratégies ont fait leurs preuves. Malheureusement, l’épidémie actuelle est causée par la souche Bundibugyo, pour laquelle aucun vaccin n’est encore autorisé. Des candidats vaccins existent, mais ils sont encore en phase de développement et n’ont pas reçu d’autorisation de mise sur le marché. La crise actuelle accélère ces travaux. La vaccination est aujourd’hui perçue comme le seul levier réaliste pour contrôler cette épidémie dans un environnement aussi défavorable.
Qu’est-ce que vous dites concrètement aux entreprises dont les collaborateurs doivent se rendre en RDC ? Quelles consignes avant, pendant et après le séjour ? Et existe-t-il des secteurs d’activité qui exposent davantage que d’autres ?
Notre première recommandation est très claire : nous déconseillons de se rendre dans ces territoires, en particulier dans la province de l’Ituri, qui cumule risques sanitaires et risques sécuritaires. Nous demandons de reporter tout déplacement à moins qu’il soit absolument essentiel. Nous avons d’ailleurs constaté, lors de nos premières alertes et de nos webinaires sur le sujet, que les entreprises concernées sont bien plus nombreuses qu’on ne le croit : le Congo représente, en termes d’activité minière, de télécommunications, de banques et d’infrastructures, un marché dans lequel beaucoup d’entreprises, souvent basées à Kinshasa, font circuler des ingénieurs, des techniciens de maintenance, des professionnels de toutes natures. Toutes ces organisations s’interrogent sur le risque de dissémination régionale et sur l’impact potentiel sur leurs activités.
Pour les personnes dont le déplacement ne peut être différé, la priorité est la formation : comprendre ce qu’est Ebola, comment il se transmet, dans quelles circonstances le risque existe réellement. Une fois cette connaissance acquise, on réalise que le nombre d’activités professionnelles qui exposent véritablement est assez limité. Mais nous sommes particulièrement sollicités par les organisations non gouvernementales, les professionnels du soin et de l’urgence humanitaire.
Un autre message essentiel : la fièvre en Afrique, ce n’est pas d’abord Ebola, c’est d’abord le paludisme. Le paludisme tue en quarante-huit heures sans diagnostic ni traitement, et un diagnostic rapide se réalise en une minute avec une goutte de sang au bout du doigt. Notre rôle, c’est aussi d’éviter que la fixation sur Ebola ne fasse négliger une menace plus immédiate et tout aussi mortelle.
Que conseille-t-on à un collaborateur qui revient de Kinshasa, sans avoir mis les pieds dans l’est du pays et sans aucun symptôme – une période de télétravail préventif, par exemple ?
Non, rien de tel. Si la personne n’a pas été dans une zone à risque et n’a aucun souvenir d’une situation l’ayant exposée, il n’y a pas lieu d’imposer une quarantaine. On lui demandera simplement de surveiller sa température et d’être attentive aux signes évocateurs : frissons, fièvre, sueurs, douleurs musculaires. Dans ce cas, la consigne est claire : appeler le 15 en précisant son retour de RDC. Une prise en charge médicalisée se met alors en place immédiatement. C’est avant tout une question d’éducation, pas d’équipement. Certaines entreprises nous ont dit qu’elles allaient constituer des stocks de masques, ce n’est pas nécessairement la bonne réponse.
Avez-vous un exemple concret d’une situation où vous avez dû intervenir pour ces raisons ?
Oui. Au tout début de l’épidémie en RDC, avant même l’apparition de cas en Ouganda, une université est venue nous consulter : elle projetait d’envoyer une cinquantaine d’étudiants passer quinze jours en Ouganda, répartis dans tout le pays, et souhaitait savoir quelles informations leur communiquer avant le départ. Notre réponse a été directe : nous pensons que c’est une très mauvaise idée. Non pas parce que l’Ouganda est la RDC, mais parce que nous savions que des cas importés pouvaient apparaître à tout moment. Et si ces étudiants venaient à nécessiter une hospitalisation pour quelque raison que ce soit, nous ne pouvions pas garantir qu’ils ne se retrouveraient pas dans un établissement hébergeant déjà des cas d’Ebola. Nous leur avons formellement déconseillé de procéder à ces envois.
Dans un premier temps, notre recommandation leur a semblé excessive. Les semaines suivantes ont confirmé notre analyse : des cas importés, puis de transmission locale, sont effectivement apparus en Ouganda. C’est précisément notre rôle d’avoir une lecture prospective : le risque n’est pas seulement celui de contracter Ebola, c’est aussi l’impossibilité de se faire soigner correctement, de circuler dans le pays ou d’être rapatrié si les frontières venaient à se fermer. Pour toutes ces raisons, nous recommandons d’éviter de se placer inutilement dans ces situations.
Vous devez sans doute lutter contre deux tendances contradictoires : la sur-médiatisation de certaines épidémies qui touchent des Occidentaux, et la sous-médiatisation de crises bien plus graves qui se déroulent loin des radars. Comment gérez-vous cette asymétrie ?
C’est exactement ça, et nous avons aujourd’hui deux cas presque opposés. L’Hantavirus a fait l’objet d’une sur-médiatisation manifeste : les mêmes experts que l’on avait vus pendant la Covid se retrouvaient sur les plateaux pour commenter l’épidémie, générant une confusion qui a conduit des organisations à nous appeler pour savoir si elles devaient s’inquiéter, parfois sans avoir le moindre lien avec l’Argentine ou l’Amérique du Sud.
Notre rôle, dans ce cas-là, est presque inverse à notre posture habituelle : au lieu de mettre en alerte, il faut calmer, relativiser, donner des clés de lecture. Nous ne pouvions pas prédire si l’on resterait à treize cas ou si l’on en dénombrerait cinq cents, mais nous pouvions expliquer comment le virus se transmettait et dans quelles conditions la situation était gérée.
À l’inverse, Ebola en Afrique centrale intéresse peu les médias : peu de touristes, peu d’entreprises visibles dans ces provinces, peu de ressortissants occidentaux directement concernés. La grille de lecture reste très occidentalo-centrée. Hantavirus sur un navire hollandais : priorité absolue. Ebola dans cinq provinces de RDC : silence. Ce déséquilibre génère soit une surestimation, soit une sous-estimation des risques réels. Notre mission est de ne pas entrer dans ce jeu, mais de fournir à des décideurs et à des entreprises des faits précis, actualisés en permanence, pour qu’ils puissent arbitrer : je maintiens mon activité ou non, j’envoie mes équipes ou je diffère, et si je les envoie, sous quelles conditions. C’est pour cela que nos alertes sont publiées et remises à jour en continu.
Plus généralement, les risques virologiques s’accroissent-ils, les épidémies surgissent-elles plus fréquemment et de manière moins prévisible qu’auparavant ?
C’est une réalité documentée. Les maladies émergentes et réémergentes – comme la tuberculose – sont effectivement plus fréquentes. Les CDC américains estimaient autrefois deux à trois maladies émergentes – c’est-à-dire véritablement nouvelles, par décennie. On est aujourd’hui à cinq ou six. Cette accélération est multifactorielle, mais très probablement liée au dérèglement climatique : l’interface entre l’homme et l’animal change, la fréquence et la nature des contacts s’intensifient, ce qui augmente mécaniquement la probabilité qu’un agent infectieux franchisse la barrière des espèces et déclenche une nouvelle épidémie.
L’article Le Point ISOS – “Hantavirus dans une croisière hollandaise : priorité absolue. Ebola dans cinq provinces du Congo : silence” est apparu en premier sur Déplacements Pros.
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